En regardant Les Temps Modernes (1936)

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Un film de Charlot, tel que Les Temps Modernes, rien de tel pour rire avec joie. Mais c'est aussi du grand cinéma, qui donne beaucoup à voir.

Dans un documentaire, les frères Dardenne associent la machine et ses rouages dans lesquels est pris Charlot à l'image du cinéma (projecteur et bobine) mais d'un autre côté, ils lient Chaplin au music-hall dans des scènes ultérieures.

Il me semble que la machine est plutôt une illustration des Temps modernes et d'un jeu de mots constant dans le film entre le temps déshumanisé et les temps modernes que fustige Chaplin.

Un autre aspect essentiel du film me paraît être l'utilisation du son dans un film muet tourné à l'époque du parlant. À suivre, un billet sur le son dans Les Temps modernes.

Le temps de la modernité

Le film montre le temps exploité, démultiplié en temps modernes (au pluriel) dans la civilisation industrielle.

Les temps modernes sont représentés par la cadence mécanique et toujours plus rapide liée au travail à la chaîne. Ils sont illustrés par plusieurs machines :

  • la chaîne, ellipse sans fin de boulons à visser réglée sur une cadence rapide qui peut être accélérée ;
  • la machine à manger individuelle cadencée, destinée à remplacer la gamelle des ouvriers ;
  • l'horloge et les sonneries de l'usine qui marquent le temps de travail et qui font agir les ouvriers comme des robots ;
  • la pointeuse qui enregistre le temps de travail et qui garde l'entrée et la sortie de l'usine tel un Cerbère auquel Charlot se soumet, même au cours d'une course folle ;
  • la machine, avec ses engrenages labyrinthiques et circulaires, sans fin, qui, tel un monstre, avale Charlot, puis un mécanicien.

Cette dernière machine est une image frappante du temps car elle expose au grand jour et en grand format les mécanismes d'une montre ou d'une horloge qui sont habituellement cachés derrière des décors.

La machine à manger, dont la mécanique devient incontrôlable, montre bien l'antagonisme entre machine et humanité. Charlot est réduit à la condition d'un boxeur incapable de se défendre ni d'échapper aux coups que lui assène la machine. L'analogie avec la boxe n'est pas incongrue car les combats de boxe sont récurrents dans les films de Chaplin qui aimait ce sport.

Les temps modernes ont partie liée à un temps réduit à un rythme mécanique, donc inhumain, imposé à des êtres humains. Charlot, ouvrier, illustre l'antagonisme entre ce temps mécanique et l'être humain qui est ainsi poussé vers la robotisation ou vers la folie, vers l'ordre ou le désordre, vers la soumission ou la fuite.

Le gag de la grosse dame marchant le long de l'usine est éloquent. Les boutons de sa robe suscitent chez Charlot des instincts lubriques de mécanique à la chaîne. Les temps modernes mis en œuvre dans l'usine envahissent le monde extérieur. Ce qui se passe dans l'usine est une image de la société. Dis-moi comment tu travailles, je te dirai dans quelle société tu vis. Hop, vous prendrez bien un peu de Marx en passant :-)

Dans ce film obsédé par le temps, Chaplin a mis à profit les variations de tempo que permettait la caméra à manivelle. Le rythme des images peut être tout d'un coup très rapide, les personnages donnant l'impression d'accélérer leurs mouvements. Ainsi, les mouvements mécaniques des ouvriers à la chaîne ou les danseurs dans le cabaret où Charlot se produit.

Échappant aux machines monstrueuses des temps modernes à la suite de diverses courses folles, Charlot passe par le temps du Music-hall marqué par son rythme fou. Ayant perdu les paroles de la chanson, il cherche à gagner du temps mais les clients n'ont pas envie d'attendre.

La fin des temps

Le film se termine dans un autre temps.

Celui du rêve dont Charlot et la gamine des rues, assis dans la pelouse devant de petites maisons bourgeoises, sont éjectés par un policier soupçonneux.

Et enfin, le temps infini des grands espaces dans lequel le couple s'en va, à pied, au rythme de l'espérance patiente des deux clochards célestes. [Hop, vole à la tire au rayon Kerouac ;-) ]

Les Temps modernes se terminent ainsi en Road Movie, genre si répandu dans le cinéma américain, récit d'une fuite hors du sans-issue de la civilisation urbaine, de son aliénation, de ses relations humaines de maîtres à esclaves. Pour un exemple de road movie, voyez Thelma and Louise, qui n'a rien d'un grand film mais dont la fin est significative. À suivre…

D'un temps à l'autre

La mise en scène de la modernité, le traitement du temps et du son dans Les Temps modernes évoquent pour moi une connivence avec des films plus modernes, ceux de Tati. Allons-y joyeusement ! Le temps, la modernité, Chaplin, Tati