La licence libre de « Pepper&Carrot »  − Partie 1 : Petite révolution

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L’auteur de Pepper&Carrot, David Revoy, a choisi la licence libre Creative Commons Attribution pour publier sa BD en ligne. Ce choix a soudain fait couler beaucoup d’encre lorsque l’éditeur Glénat a décidé de publier un premier album des histoires de Pepper&Carrot.

L’encre a séché depuis mais il me semble que tout n’a pas été dit dans le chaos des arguments obstinés des uns et des autres. Ainsi, un résumé peut être utile pour clarifier les pâtés d’encre et comme c’est un sujet intéressant, pourquoi ne pas y ajouter mon grain de sel, en forme de goutte d’encre ?
C’est d’autant plus nécessaire que je publie ici, petit à petit, les épisodes de Pepper&Carrot en Esperanto, ainsi que des modifications ou des variantes en Esperanto et en français. La licence que j’ai choisie pour tout le contenu de mon site web est la Creative Commons Attribution (By), Partage dans les mêmes termes (Share Alike), et je choisis cette licence pour les épisodes de la BD de David Revoy en Esperanto (donc pour mes traductions, corrigées le plus souvent par kaoseto, ou pour mes variantes) ou pour les épisodes en français lorsque j’ai fait des modifications (dialogues ou images).

Mais commençons par le début …

Licence libre permissive Creative Commons Attribution

Le choix de la licence libre CC-By par l’auteur de Pepper&Carrot est un choix judicieux. Cette licence est permissive, et elle est donc différente de la célèbre licence GPL pour les logiciels libres. Elle permet tout, sauf de passer l’auteur à la trappe.

C’est tout de même une restriction importante, car il est ainsi impossible de publier ne serait-ce qu’une image de Pepper&Carrot sur Facebook car cette entreprise maléfique a inscrit dans ses conditions le vol (au-dessus de toute loi) du droit d’auteur des artistes (et de tout auteur). Voyez GAFAM, GAFAMYAGS, GAFAM&Co.

En revanche, cette licence permissive est très commode pour nous tous, ainsi que pour les éditeurs potentiels.

Gens ordinaires, nous pouvons traduire la BD dans n’importe quelle langue, modifier les dialogues, la forme et l’emplacement des bulles, modifier les images et utiliser toute image pour n’importe quel usage (bannière sur votre site web, publicité, etc.). A chacune et chacun selon ses envies ou ses besoins. Nous pouvons aussi vendre ces images modifiées ou non (cartes de Noël ou de vœux, par exemple).

Graphistes, vous pouvez vous inspirer de ces dessins ou les modifier et revendre votre travail.

Quant aux éditeurs, ils ont toute liberté, non seulement celle de modifier la typo, les textes, etc., mais aussi celle de vendre les albums et de faire du profit.

La seule limite, en France, est le droit moral de l’auteur qui, contrairement au droit patrimonial, ne s’éteint jamais et se transmet jusqu’aux héritiers. David Revoy peut donc s’opposer à la publication d’une modification de n’importe quelle image de sa BD qui lui semblerait porter atteinte à son droit moral. Si vous lisez son site web, vous pouvez vous douter des limites à votre liberté d’expression. Mais je ne vois pas pourquoi, à moins de faire du Troll ou de se moquer bêtement de l’auteur ou de sa BD, vous auriez envie de pervertir radicalement ces histoires. Bien entendu, une telle restriction ne s’entend que dans le cas d’une publication sur le web ou autre.

Édition et Licence libre Creative Commons Attribution

Un beau jour, les éditions Glénat, célèbres dans le monde de la BD, proposent de publier un premier album de Pepper&Carrot.
Contrairement à la tradition, l’auteur ne conclut pas de contrat avec son éditeur, ce qui est assez logique dans son cas car il a fondé son mode de rétribution financière sur le mécénat qui lui assure un revenu mensuel.

Ainsi, Glénat n’est pas son patron mais un mécène au même titre que les 800 et quelques mécènes de l’épisode 20 de Pepper&Carrot. Un éditeur n’est pas un patron au sens strict du terme, bien sûr, mais c’est tout de même lui qui dirige l’auteur et les conditions de publication. Il fixe aussi le contrat même si l’auteur peut et doit discuter le contrat mais une fois le contrat signé, l’auteur est soumis à l’éditeur en contrepartie de l’argent qui lui revient.

« Révolution dans l’édition »

David Revoy a parlé de « révolution dans l’édition de la BD » mais c’est un peu exagéré.

Glénat n’a pas pris de risque, contrairement à ce que Calimaq écrit  (référence en fin d’article). Si l’éditeur a décidé de publier un album, c’est qu’il pense bien rentrer au moins dans ses frais. Et il économise de l’argent en ne rétribuant pas l’auteur sur le champ ou selon les ventes. S’il donne effectivement de l’argent à l’auteur en étant devenu mécène de la BD, il n’est pas lié par un contrat et d’après ce que j’ai lu, son mécénat s’élève à 380€ par mois. Cela paraît bien peu mais il semble que ce soit le maximum fixé par l’auteur lui-même sur la plaforme de dons. On imagine qu’il pourrait élever ce plafond, sans dommage pour Glénat ou d’autres éditeurs qui restent libres de choisir le montant de leur mécénat.

En revanche, les coups de colère d’artistes de BD qui ont du mal à joindre les deux bouts en publiant leurs œuvres sous contrat, de manière traditionnelle, ont été bien exagérés. Les réponses de Calimaq n’ont guère apaisé le débat car chacun a répété obstinément ses arguments, Calimaq comme les autres.

Critiques d’une révolution

L’édition de Pepper&Carrot a vraiment fait une petite révolution chez les artistes et l’auteur a été vivement critiqué :

  • pour s’être fait tondre comme un mouton par Glénat qui ne rétribue pas l’auteur, contrairement à ce qui se fait dans un contrat d’édition classique
  • pour avoir donné un très mauvais exemple aux éditeurs qui seront tentés de faire comme Glénat (mécénat sans engagement au lieu d’un contrat)
  • pour avoir trahi les artistes de BD par son refus d’un contrat d’édition.

Révolution de l’auteur

Le point de vue, dans ces critiques obstinées, ne se place jamais sur le choix de l’auteur. La révolution que je vois n’est pas tant celle de l’édition mais plutôt celle d’un auteur.

Un auteur qui décide

Dans le cas de la publication de Pepper&Carrot, l’auteur a pu dicter ses conditions :

  • La licence libre de Pepper&Carrot reste intacte.
  • Il n’a pas utilisé de logiciel privateur pour adapter sa BD aux conditions de l’édition — le graphiste de Glénat, lui, fait son travail avec des logiciels privateurs, mais cela n’est pas du ressort de l’auteur.
  • Il a fait publier, dans un petit livret en fin d’album, la liste des mécènes, pour chaque épisode.

En résumé, Glénat ne dicte pas de condition à l’auteur qui, lui, en dicte et ne cède pas ses droits, et l’éditeur est devenu un des nombreux mécènes de l’auteur.

Un auteur libre et en paix

Il semble assez évident que le choix de David Revoy est dicté par un désir de liberté et de paix. Pas de conflit, pas non plus de défaite (ses choix ont été respectés par Glénat) et un résultat qui pour lui est un succès : voir sa BD publiée en France (et bientôt en Allemagne par un autre éditeur, Popcom qui est aussi un des mécènes de Pepper&Carrot).

Voilà donc un auteur qui s’est fait connaître sur le web (dommage que la dépendance à Facebook y soit pour beaucoup), par ses propres moyens, par son ouverture à tous ses lecteurs, par son travail pour améliorer le logiciel libre Krita, par toute sa chaîne de scripts disponible pour nous tous (il faut un ordinateur assez puissant), par ses petits cours de dessin en ligne, etc.

Au lieu de s’emberlificotter dans des affres et des pièges sans fin pour signer un bon contrat (ça vous tenterait, les mésaventures de M. De Mesmaeker dans Gaston Lagaffe ? — et là, c’est un homme d’affaire, pas un artiste nécessiteux), David Revoy travaille tous azimuts (dessins et logiciels), refait son site web, en profite pour chasser quelques GAFAM&co de ses pages web. Par son beau travail, il fait connaître à ses lecteurs très variés les logiciels libres qu’il utilise et leur donne envie de les essayer : Krita, Inkscape, GIMP, GMIC, GNU/Linux, etc. Voilà une belle réussite.

Sa BD en ligne Pepper&Carrot est déjà traduite, au moins partiellement, dans une trentaine de langues, par ses lecteurs.
C’est un succès international très rapide d’autant que le nombre de ses mécènes augmente à chaque épisode.

Licence libre pour tous

Si vous n’aimez pas Glénat, si vous déplorez l’absence de contrat, si vous n’aimez pas l’album de Pepper&Carrot publié chez Glénat, sentez-vous tout à fait libres de ne pas l’acheter puisque de toutes façons, les ventes ne rapportent rien à l’auteur. Il reste qu’une bonne vente incitera Glénat à publier un nouvel album et donnera du courage à d’autres éditeurs en France, en Belgique et dans le monde entier.

Personnellement, je n’aime pas la typo de couverture choisie par l’éditeur ni les couleurs trop mièvres choisies par l’auteur.

Mais qu’est-ce que tout cela peut nous faire ? À notre disposition, complète et inchangée, nous avons, grâce à la licence choisie par l’auteur, toute la BD, les images en différentes résolutions, dans toutes les langues disponibles, en formats divers (les sources sont un sujet à part et ne sont pas du tout une obligation, selon la licence CC).
Glénat peut bien publier la BD sous droit d’auteur traditionnel, nous gardons la liberté originelle de la BD d’origine.

Une vraie révolution encore à venir

La licence permissive de Pepper&Carrot, (qui n’est pas tout à fait l’équivalent de « libre »), a tout de même un inconvénient à mon sens. Elle donne le droit à Glénat de mettre son droit d’auteur sur son édition de Pepper&Carrot.

En pratique, cela n’a guère d’importance puisque nous avons toute la BD en ligne (voir ci-dessus). Mais si nous comparons avec la publication du livre Debian 8 Jessie, par l’éditeur Eyrolles, nous pouvons bien comprendre la différence.

La Révolution des Admins

Les auteurs de Debian 8 Jessie, Raphaël Hertzog et Roland Mas, ont à la fois signé un contrat traditionnel et ont réussi à libérer leur livre. Même publié par Eyrolles, le livre est libre depuis 2013 (double licence (GPL-2+ et CC-BY-SA-3.0). Il est ainsi disponible gratuitement et librement sur le site des auteurs sous forme d’e-book (et autres formats) et il est en vente chez Eyrolles (qui est aussi une grande librairie à Paris) et en librairie.

Je pense que cet éditeur a été plus audacieux que Glénat mais il est vrai que cette publication ne s’est pas faite librement dès la première édition.

Dans l’introduction du livre, les auteurs expliquent :

[…] parmi tous les éditeurs anglophones que nous avons contactés, aucun n'était prêt à prendre le risque de traduire et publier le livre. Mais nous ne nous sommes pas démontés : nous avons négocié avec Eyrolles la rétrocession des droits nécessaires à une traduction en anglais et la possibilité de publier nous-même le résultat. Grâce à une campagne de financement participative fructueuse, nous avons pu travailler à la traduction de décembre 2011 jusqu'à mai 2012. C'est ainsi que le “Debian Administrator's Handbook” est venu au monde et a été publié sous une licence libre !

Raphaël Hertzog nous explique le lancement d’un financement participatif pour libérer le livre dans sa version originale française :

[…] il faut savoir que le livre anglais (“The Debian Administrator's Handbook”) est une traduction du « Cahier de l'Admin Debian Squeeze » qui a été libérée. Cette traduction et cette libération ont été possibles grâce à Eyrolles, qui nous a gracieusement rétro-cédé les droits sur la traduction anglaise.

Mais cette opération n'avait aucun impact sur le livre français qui continuait d'être exploité commercialement sous une licence non libre par Eyrolles. À ce moment la priorité était pour nous de mettre en route la traduction anglaise et toutes les autres traductions qui pourraient être faites à partir du livre libre […]

[…] je m'étais déjà noté dans un coin de la tête qu'il faudrait convaincre Eyrolles qu'une licence plus en phase avec les valeurs de Debian pourrait contribuer à son succès, et ce dès que je serais en position de le faire. Avec l'arrivée de Debian 7 et donc du projet de mettre à jour le livre, il était temps de discuter d'un nouveau contrat prévoyant la libération du livre. Cela n'a pas été facile car, quoi qu'on en dise, la libération d'un livre a souvent un impact significatif sur les volumes de vente. […]

Cette opération de financement est donc un compromis obtenu entre Eyrolles et les auteurs qui doit permettre à la fois la libération du livre et la publication d'une nouvelle édition par Eyrolles avec diffusion en librairie.

Et encore :

Je ne suis pas dans la confidence des données économiques de Eyrolles, et les informations qui suivent sont à prendre avec des pincettes, mais pour autant que je sache, en acceptant de publier une nouvelle édition, Eyrolles s'engage à investir au moins 15 à 20 KEUR dans la mise à jour du livre (en incluant les frais d'impression d'un tirage d'environ 1500 exemplaires et les frais fixes). Financer ⅓ à ¼ de ces coûts ne me semble pas déraisonnable, et en faisant cela, on réduit quelque peu le risque financier pris par Eyrolles.

Ce risque reste important cependant. Il faut savoir que les livres techniques ont de petits tirages qui sont difficiles à rentabiliser car les frais fixes d'un éditeur (relecture, mise en page, marketing, etc.) mangent une grosse partie de la marge brute. Pour autant que je sache, il faut souvent vendre au moins la moitié ou les deux tiers des livres imprimés pour atteindre le point d'équilibre.

Les Admins ont réussi !

L’histoire des « Cahiers de l’Admin » est une belle réussite. Nous pouvons souhaiter une aventure similaire à Pepper&Carrot Smile


La suite est là : La licence libre de « Pepper&Carrot »  − Partie 2 :  Le choc des licences ? 
Un jour après la mise en ligne et correction de mon article en 2 parties, je viens de voir qu’en ce moment, c’est précisément la semaine du Copyright lancée par l’EFF (Electronic Frontier Freedom), et à laquelle participe bien sûr Creative Commons. Le hasard fait bien parfois bien les choses Smile

Rappel

Rappelons qu’en 2010, les éditions de l’Eyrolles, en collaboration avec l’association Framasoft, ont publié sous la GNU Free Documentation License (GFDL, licence libre mais restrictive) le livre Richard Stallman et la révolution du logiciel libre, œuvre biographique revue par Stallman et rédigée en français par Christophe Masutti à partir du livre original américain de Sam Williams.

Vous pouvez acheter ces livres libres ou faire un don aux auteurs de Debian Jessie 8. Les auteurs et/ou l’éditeur reversent un pourcentage à Debian ou à la FSF ou à Framasoft.

Références