Le Toki Pona, une langue de peu de mots

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Le Toki Pona est une langue construite qui se distingue de l’Esperanto par son dénuement radical.

Son autrice (pas la peine de grincer des dents, j’expliquerai bientôt), Sonja Lang, linguiste et Esperantiste canadienne, semble avoir voulu débarrasser le langage de toute complexité superflue. Cette langue (“toki”), influencée notamment par le Taoïsme, est dite « bonne » (”pona”) parce qu’elle est la plus simple possible. Le mot “pona” veut dire « simple », « bon », « le bien », « la simplicité ».
Autrement dit, c’est dans la simplicité que réside le bien.

Une langue simple pour se retrouver

Dans un court entretien, jan Sonja (comme on dit en Toki Pona), a expliqué qu’elle était exténuée par la complexité et la multitude de ses pensées. Comme elle doit être intelligente pour être embarrassée de mille pensées complexes !

Ainsi, cette langue minimaliste est là pour reposer la pensée. Peut-être aussi fait-elle se re-poser la pensée, comme on dit qu’une question peut se reposer en d’autres termes. Bref, une langue simple pour une bonne pensée et qui donne à la pensée la possibilité de se poser et de reposer, hors de toute agitation frénétique.

Il ne s’agit pas d’arrêter de penser ou de devenir idiot·e mais d’aller à l’essentiel en rejetant les détails qui nous encombrent et qui font obstruction et qui finissent par exténuer la pensée en la faisant tourner en rond ou tourner bourrique.

Une langue dépouillée

Par sa simplicité, cette langue nous fait percevoir tous les oripaux que nos langues ont transbahutés à travers les siècles.

jan Sonja a comme dépouillé le language pour en montrer l’essentiel. Voici le peu de quoi se compose le Toki Pona :

  • 9 consonnes  : j k l m n p s t w ;
  • 5 voyelles : a e i o u ;
  • un vocabulaire de 120 mots environ ;
  • 3 mots suffisent à assurer les fonctions de pronom personnel, d’adjectif ou de pronom possessif ;
  • en principe, la ponctuation se réduit au point . et aux deux points :, le reste étant superflu.

Le dénuement du Toki Pona va encore plus loin :

  • il n’y a pas de majuscule, même en début de phrase ; seuls les noms propres en prennent ;
  • il n’y a pas d’articles ;
  • il n’y a pas de verbe « être » (comme en arabe) ;
  • il n’y a pas de marque de singulier ou de pluriel (comme en japonais) ;
  • les substantifs et les adjectifs sont dépouillés de toute marque de genre et de nombre ;
  • il n’y a aucune déclinaison (même pas la sorte d’accusatif de l’Esperanto [-N] — voir La Esperanta akuzativo) ;
  • il n’y a aucune conjugaison, et les verbes sont dénués de toute marque de temps.

La majorité des mots assurent la variété des fonctions qui, dans de nombreuses langues, sont désignées ainsi : verbe, adjectif, adverbe … Ces catégories ne semblent pas avoir vraiment de sens en Toki Pona.

Les deux piliers du Toki Pona ?

Le Toki Pona me semble reposer sur deux piliers syntaxiques :

  • l’ordre des mots et groupes de mots ;
  • 5 mots minuscules dont la seule fonction est de structurer la syntaxe et séparant des groupes de mots qui construisent un sens (li e pi o la).

Sans ce double pilier, le chaos ; impossible de construire une phrase et un sens.
Ce que j’appelle « des groupes de mots qui construisent un sens », ce sont, dans les langues européennes, des propositions principales ou subordonnées, qui n’existent pas du tout en Toki Pona.

Classifier la nature

7 mots suffisent à nommer la multitude et la variété de la faune, de la flore et des minéraux.
Le Toki Pona n’est évidemment pas une langue pour la science.
Au jardin d’Éden, si la langue d’Adam et Ève était le Toki Pona, nommer les animaux a dû être fait en un tournemain Smile — sauf s’ils se sont évertués à trouver des périphrases descriptives pour chaque animal ou s’ils leur ont donné à chacun et à chacune un nom propre. Hé, rassurez-vous, c’est une simple plaisanterie, pas du créationisme ; j’ai bien donné à Carrot, le chat de Pepper, un nom en Toki Pona : “soweli Jejo” Icon biggrin (si cela vous amuse, voyez les liens en toute fin d’article).

Ecce Homo

4 mots suffisent à exprimer la diversité des êtres humains.

À la base, nous sommes toutes et tous des “jan” (= des « gens » ? le son [ʒ], que vous entendez dans notre mot « gens » ou « jeux », n’existe pas en Toki Pona, “jan” se prononce comme « Yann ») ; des “jan” sans genre et sans âge. Nous ne sommes pas identifié·es par notre genre ni par notre âge. Jeune ou vieux, bébé ou vieillard, gamine ou vieille femme, nous sommes essentiellement toutes et tous des êtres humains égaux.
Voilà une bonne pensée qui nous repose, loin des conflits.

Si cela est vraiment nécessaire, nous pouvons indiquer que cette “jan” est une femme (“meli”) ou ce “jan” est un homme (“meji”).

Le quatrième mot est “mama”. Rappelez-vous, il n’y a pas de genre. Donc, “mama” est aussi bien le père que la mère, la maman ou le papa, voire toute personne qui joue le rôle de “mama”. Ainsi, dans mon adaptation en Toki Pona de l’épisode 24 de Pepper&Carrot en images et bulles, la petite héroïne a 3 “mama”, les sorcières qui sont ses marraines.

C’est tout à fait plaisant de voir que par défaut, le Toki Pona n’attribue pas aux enfants « un papa et une maman », pour reprendre le slogan d’imbéciles français qui nous ont bassiné les oreilles.

Tolérance phonétique

Grâce à ses quelques sons bien distincts mais aussi grâce à sa phonétique tolérante, le Toki Pona se prononce facilement.

Parmi les 9 consonnes, il est acceptable d’en prononcer 4 un peu différemment, ainsi :

  • p peut se dire b ;
  • t peut se dire d ;
  • k peut se dire g ;
  • s peut se dire z.

En revanche, 4 associations de voyelles et de consonnes sont exclues à cause de leur difficulté de prononciation ou de leur confusion possible : ji ti wo wu.

Grâce à son petit registre de sons, le Toki Pona s’entend bien, se distingue bien, même dans un environnement bruyant. Et grâce à la tolérance s-z, Karoĉzjo peut même apprendre le Toki Pona façon “zsoweli lili” du Net en continuant à zézayer de tout son cœur Icon wink — voyez Carrot écrit à David Revoy.
Wacko

La transcription des noms propres s’adapte à ce petit registre de sons. Par exemple vous pouvez dire :

  • “ma Amewika” ou “ma Amelika” pour désigner l’Amérique ou les États-Unis d’Amérique ;
  • “jan Pije”, “jan Mewi” ou “jan Meli” pour nommer Pierre et Marie.

La lettre et le son r n’existant pas, on les remplace par la lettre ou le son w ou l. Que cette lettre r n’existe pas est une bonne nouvelle car les langues ont une grande diversité de sons r ou similaires, très souvent difficiles à prononcer :

  • roulé ou non avec variations dans le roulement, que ce soit dans certains coins de France ou du monde, en anglais, en allemand, en polonais, etc.,
  • apparanté au son r qui vire parfois vers le k : les sons gutturaux en espagnol, arabe, hébreu, écossais ou allemand (jota, …).

Le Toki Pona évite ainsi soigneusement les confusions de sens liées à la confusion des sons. Il n’y a pas d’ambiguïté sonore.
Mais une certaine ambiguïté existe bien, c’est ce qui fait le charme du Toki Pona, une dose d’interprétation qui vous est proposée dans une langue toute simple qui n’a rien de simpliste.

Ambiguïté du sens

Même si l’ordre des mots assure la tenue du sens, il arrive que vous exprimez un sens qui vous semble clair en Toki Pona, c’est bien ce que vous voulez dire mais votre interlocuteur comprend un peu autre chose parce qu’un groupe de mots peut en effet avoir un sens un peu différent, selon que tel mot vous paraît plus important qu’un autre. À l’oral, l’intonation peut facilement balayer ces ambigüités.

En définitive, il est rare que nous nous comprenions, même dans une langue aussi rigoureuse que le français hérité de Montesquieu. La langue évolue, tous les gens en France ne parlent pas vraiment la même langue. Les hommes politiques ont recours à la langue de bois ou à des « éléments de language » (des mensonges joliment présentés). La télé ressasse des expressions grotesques qui n’ont pas de sens mais que la majorité des gens finissent par répéter, etc. (Ah ! Le DarkNet, waouh, exemple particulièrement ridicule).

À nous l’effort d’interprétation pour comprendre les autres, du moins en Toki Pona (côté politique et télé, il s’agit plutôt de dénoncer les mensonges et les crétineries qui s’y débitent).

De l’utilité du Toki Pona

Outre sa fonction reposante, le Toki Pona me semble pouvoir remplacer le  Globish, l’américain protéiforme qui sert à communiquer dans l’urgence et la durée parmi des groupes de réfugiés et de gens qui les aident, par exemple.

Un pidgin international pour remplacer le globish

Le Toki Pona vise probablement à une vie heureuse et cela passe par le souci de l’autre et l’aide à apporter aux autres. Un souci n’est pas un problème ; se soucier de l’autre, ce n’est pas dire que l’autre est un problème, c’est l’accueillir, l’aider, lui donner les moyens de vivre et ne pas l’abandonner.

Les un·es et les autres ont besoin de communiquer, de s’exprimer et de se comprendre facilement. À mon sens, le Toki Pona est une très bonne langue de secours, des premiers secours et des premiers soins, des premiers jours mais aussi des premiers mois sur une terre ou dans un camp de refuge étrangers, la langue de la survie de notre humanité dans le désastre.

Elle est extrêmement utile car elle s’enseigne ou s’apprend très vite et très facilement. Il n’y a que la graphie en caractères latins qui peut être un obstacle conséquent mais l’oral est très facile à maîtriser. Donner à un être humain le moyen de s’exprimer rapidement, c’est lui redonner de l’humanité et de l’espoir. Le globish est au contraire une prothèse branquignolente qui fait boîter et trébucher tout le monde et ne met pas les êtres humains à égalité car il y a des gens qui maîtrisent la langue anglaise et beaucoup d’autres qui doivent se contenter du globish.

Le Toki Pona est une langue très concrète où le corps a toute sa place ainsi que la nourriture, la faim et la soif, la souffrance et le désir d’être soigné, nourri, vêtu ; tout cela peut s’exprimer et se comprendre facilement.

Les mots pour les parties du corps servent aussi dans d’autres domaines. Par exemple, le mot “sinpin” désigne aussi bien le visage que le mur. En apprenant un mot, nous en apprenons plusieurs. Si le mot “sinpin” vous paraît ambigu chez le médecin car il peut aussi désigner la poitrine et l’abdomen, il suffit de joindre le geste à la parole, ce que nous faisons dans notre langue maternelle qui est pourtant plus précise.

Le Toki Pona et les désastres

Le Toki Pona n’a pas de mot pour la paix mais il a tout ce qu’il faut pour parler de la mort, des désastres, des guerres, des soldats, des massacres.
En fait, il n’y a qu’un mot qui désigne un moment de paix en Toki Pona : “lape“ qui se prononce « lapé » et qui veut dire « dormir » ou « le sommeil ». Pour les français, le mot sonne comme la paix. Le sommeil est bien un moment de paix dont tout le monde ne jouit pas, ni la nuit ni le jour.

Le Toki Pona est donc une langue ni béatifiante ni naïve ni simpliste. Elle me paraît nous donner les moyens de bâtir la paix et reconstruire l’humanité au mileu et à l’écart des ruines et des désastres.

Fabriquée d’après le modèle du Pidgin, le Toki Pona est aussi une langue de la communauté qui se construit malgré l’oppression ou le désastre. C’est une langue commune pour unir des gens du monde entier, même si en réalité très peu de gens l’utilisent.

De son côté, l’Esperanto est une langue de l’espérance en la résolution de la dispersion des peuples en cultures hostiles les unes aux autres (histoire de la tour de Babel et de la région où a vécu Zamenhof). Au lieu d’une langue dominante qui exprime une volonté de domination sur d’autres cultures et, de nos jours, un nouvel impérialisme à la romaine, Zamenhof nous a offert une langue commune internationale pour prendre place aux côtés de toutes nos langues maternelles ou acquises.

Poésie et sourire

Comme toute langue populaire, en particulier influencée par le Pidgin, le Toki Pona peut raconter des contes et des histoires, composer des poèmes et faire de l’humour.

Pour sourire peut-être, voyez :

Ce fut bien plus amusant de rédiger les bulles en Toki Pona qu’en Esperanto. Le Toki Pona m’a en effet obligée de m’échapper allègrement du texte en anglais ou en français pour être compréhensible.